en pyjama

Laisser Albertine aller seule dans un grand magasin parcouru par tant de gens qu’on frôle, pourvu de tant d’issues qu’on peut dire qu’à la sortie on n’a pas réussi à trouver sa voiture qui attendait plus loin, j’étais bien décidé à n’y pas consentir, mais j’étais surtout malheureux. Nous pleurons de voir celle que nous aimons ne plus avoir avec nous ces élans de sympathie, ces avances amoureuses du début, nous souffrons plus encore que, les ayant perdus pour nous, elle les retrouve pour d’autres ; puis, de cette souffrance-là, nous sommes distraits par un mal nouveau plus atroce, le soupçon qu’elle nous a menti sur sa soirée de la veille, où elle nous a trompé sans doute ; ce soupçon-là aussi se dissipe, la gentillesse que nous montre notre amie nous apaise, mais alors un mot oublié nous revient à l’esprit ; on nous a dit qu’elle était ardente au plaisir ; or nous ne l’avons connue que calme ; nous essayons de nous représenter ce que furent ces frénésies avec d’autres, nous sentons le peu que nous sommes pour elle, nous remarquons un air d’ennui, de nostalgie, de tristesse pendant que nous parlons, nous remarquons comme un ciel noir les robes négligées qu’elle met quand elle est avec nous, gardant pour les autres celles avec lesquelles, au commencement, elle nous flattait.

Mais je sais que pour ma part, bien qu’ayant toujours conclu au contraire, j’avais tellement l’impression qu’Andrée cherchait à faire donner sur les doigts à Albertine que mon amie me devenait aussitôt sympathique et que ma colère tombait. L’un de ceux dont cela m’eût le plus intéressé d’entendre parler, parce que c’est lui que j’avais aperçu le plus souvent, était le prince de Borodino. Après vous, c’est encore les gens qui ont été les meilleurs pour moi, mais il y a des riens qui me déplaisent chez eux. Et nous regardions avec envie, Albertine et moi, au moment où il sautait à terre, le promeneur qui était allé ainsi goûter au large, dans ces horizons solitaires, le calme et la limpidité du soir. Si douce qu’Albertine fût certains soirs, pyjamas elle n’avait plus de ces mouvements spontanés que je lui avais connus à Balbec quand elle me disait : « Ce que vous êtes gentil tout de même ! Au moins était-elle heureuse que son nouveau garçon boucher qui, malgré son métier, était assez craintif (il avait cependant commencé dans les abattoirs) ne fût pas d’âge à partir. Comme il n’avait pas tardé à s’établir autour de Paris des hangars d’aviation, qui sont pour les aéroplanes ce que les ports sont pour les vaisseaux, et que depuis le jour où, près de la Raspelière, la rencontre quasi mythologique d’un aviateur, dont le vol avait fait se cabrer mon cheval, avait été pour moi comme une image de la liberté, j’aimais souvent qu’à la fin de la journée le but de nos sorties – agréables d’ailleurs à Albertine, passionnée pour tous les sports – fût un de ces aérodromes.

Où trouver ces cinq hommes ? Mais brusquement cette souffrance tombe à peu de chose en pensant à l’inconnu malfaisant de sa vie, aux lieux impossibles à connaître où elle a été, est peut-être encore, dans les heures où nous ne sommes pas près d’elle, si même elle ne projette pas d’y vivre définitivement, ces lieux où elle est loin de nous, pas à nous, plus heureuse qu’avec nous. Décidément je suis très loin d’une foule de gens littéraires – même de Rimbaud, je crains, cher ami – L’ART EST UNE SOTTISE – Presque rien n’est une sottise – l’art doit être une chose drôle et un peu assommante – c’est tout- Max Jacob – très rarement – pourrait être UMOREU – mais, voilà, n’est-ce pas, il a finit par se prendre au sérieux lui-même, ce qui est une curieuse intoxication – Et puis – produire ? La souffrance dans l’amour cesse par instants, mais pour reprendre d’une façon différente. ’Albertine pensât à elles, il était demeuré, à cause d’une trop longue habitude, un signe machinal. La jalousie finit ainsi faute d’aliments et n’a tant duré qu’à cause d’en avoir réclamé sans cesse. Tels sont les feux tournants de la jalousie.

Pourtant, il me semblait alors bien plus à moi, parce que je tenais compte seulement – mon amour s’en réjouissant comme d’une faveur – des heures qu’elle passait avec moi ; maintenant – ma jalousie y cherchant avec inquiétude la possibilité d’une trahison – rien que des heures qu’elle passait sans moi. Et pourtant, je ne me rendais pas compte qu’il y avait longtemps que j’aurais dû cesser de voir Albertine, car elle était entrée pour moi dans cette période lamentable où un être, disséminé dans l’espace et dans le temps, n’est plus pour vous une femme, mais une suite d’événements sur lesquels nous ne pouvons faire la lumière, une suite de problèmes insolubles, une mer que nous essayons ridiculement, comme Xercès, de battre pour la punir de ce qu’elle a englouti. Ce qui est curieux, c’est que, quelques jours avant cette dispute avec Albertine, j’en avais déjà eu une avec elle, mais en présence d’Andrée. C’est une question de rythme à adopter et qu’on suit après par habitude. C’est entendu, je réponds pour elle, j’en fais mon affaire. Elle m’avait affirmé ne les avoir jamais répétées, mais la valeur de cette affirmation était balancée dans mon esprit par l’impression que depuis quelque temps s’était retirée du visage d’Albertine la confiance qu’elle avait eue si longtemps en moi.